Se laisser vaincre …

Jacob resta seul. Un homme combattit toute la nuit avec lui…1 Combat intime, entre soi et soi. Combat extime2, entre soi et l’horizon de soi.
Jacob est un type pas recommandable, usurpateur, et voleur. Aux prises avec son passé. De l’autre côté de l’oued s’étend le territoire du frère qu’il a spolié de son héritage. Poids du remords, poids de la trahison consommée, poids de la fraternité brisée. Poids de la nuit, de la solitude accablante. Corps à corps de paroles. Passage décisif.
Suis-je la somme de mes actes, glorieux ou pas ? Puis-je opérer un tri, faire soustraction parmi mes divisions ? Comment me frayer un chemin du côté de la fraternité retrouvée ? Fuir, faire face, ou se « laisser aller » ? Laisser aller, véritable sens du mot grec que l’on traduit par pardonner. Fuir ou se laisser pardonner ? Combat intime.

Qui viendra me sortir de ce combat qui tourne en rond, centré sur moi ? La suite du texte laisse entendre que l’un des combattants pourrait être le visage d’une transcendance, d’un dieu ou d’un diable : quel est l’ultime qui fait tourner ma vie autour de mes blessures ? Dieu ou idole ? Quel est l’objet fétiche qui centre ma vie autour de ce qui la tue3 ? C’est à l’extérieur de moi que se situe la scène de la lutte intime.
Que la vie redevienne normale ! Comme hier ? Reprise économique, reprise des activités ou nouvelle économie, nouvelles façons d’habiter le monde, d’habiter notre humanité ? Et si l’issue du combat consistait à se laisser vaincre… par un Dieu qui se laisse vaincre ? On en ressort blessé, au point névralgique (boiter pour un nomade !), mais vivant d’avoir reçu une identité nouvelle. Donnée dans une apparente défaite qui est pourtant victoire de la vie !

Didier Fievet

1 Genèse 32: 25-32:
Jacob resta donc seul. Alors un homme se battit avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne pouvait l’emporter sur lui, il le frappa à l’intérieur de la cuisse ; et l’intérieur de la cuisse de Jacob se démit pendant qu’il se battait avec lui. Il dit : Laisse-moi partir, car l’aurore se lève. Il répondit : Je ne te laisserai pas partir sans que tu m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? Il répondit : Jacob. Il reprit : On ne te nommera plus Jacob, mais Israël ; car tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu l’as emporté. Jacob lui demanda : Je t’en prie, dis-moi ton nom. Il répondit : Pourquoi demandes-tu mon nom ? Et il le bénit là. Jacob appela ce lieu du nom de Peniel (« Face de Dieu ») ; car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face, et j’ai eu la vie sauve. Le soleil se levait lorsqu’il passa Penouel. Jacob boitait à cause de sa cuisse.
2 Permettez le néologisme. Intime, du latin intimus, superlatif de intus, du dedans. L’intime est le très intérieur. « Extime » désigne ce qui est aussi le plus près de soi mais qui renvoie à une altérité : l’autre que je suis pour moi-même ou plutôt l’autre qui me constitue, écho d’une adresse première. Si je peux dire « je », c’est en écho à un « tu » qui me devance. Et me constitue intimement depuis l’extérieur de moi-même.
3 Voir 1 Corinthiens 15 : 55-56 « Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton aiguillon ? » Le mot « aiguillon » désigne la pointe du compas. La suite : « L’aiguillon de la mort, c’est le péché ; et la puissance du péché, c’est la loi » laisse penser que le péché, c’est ce qui fait tourner la vie autour de ce qui la tue. Ici, le poids du remords, stérile tant qu’il nous laisse centré sur nous-mêmes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *