Le présent est le temps de la confiance

Finitude. Un mot qu’on ne cesse de récuser. Être sans limite, voilà ce qui nous travaille en sourdine, tant il nous est douloureux de n’être que ce que nous sommes, construits autour d’un corps. Pourtant, c’est la finitude qui donne à chaque instant son inestimable valeur de présent. Ce que l’on peut appeler éternité1.

Ce qui donne son prix à la vie, c’est d’être limitée. Car c’est la condition de notre singularité. Nul n’est interchangeable parce qu’inscrit dans des limites propres. L’élan religieux essaie de les nier en faisant miroiter un au-delà sans limite. Mais le Bouddha comme le Christ me semblent avoir en commun de nous offrir d’échapper à cette illusion tueuse. Ils entendent nous affranchir de devoir tuer la vie pour prétendre échapper à la mort2. Bouddha en brisant la fatalité de l’enchaînement des Karma, Jésus en dévoilant un Dieu définitivement marqué par la limite3.
« Vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux… »4 Rien ne saurait résister aux dieux de nos rêves. Rêver un monde parfait, c’est exclure la possibilité qu’un autre puisse venir en perturber l’harmonie. Tout autre devrait être conforme, c’est-à-dire semblable. Car si les dieux ne connaissent aucune limite, c’est de n’accepter qu’aucun autre puisse leur résister. Renier la contingence de notre existence, c’est refuser qu’un autre réel puisse nous résister. Un réel (une extériorité) autre. Et l’autre, réel (en vrai).
Or ce réel s’impose. Qui nous donnera de ne pas le ressentir comme un malheur, mais comme un présent ? Qui nous assurera que ce n’est pas une faute à expier ? Qui nous dispensera de vouloir sacrifier ce présent à un absolu ? Qui nous donnera de nous réconcilier avec notre finitude ? S’il y a un Évangile, ce ne peut être que celui qui s’attaque à cette tâche5. Qui dit que le présent est le temps de la confiance. En cet Autre qui s’est fait prochain, dans la finitude.

Didier Fievet

1 Qui n’est pas un temps infini (notion quantitative), mais un temps vécu dans sa contingence (notion qualitative)
2 C’est la dynamique de la logique sacrificielle : offrir la vie pour hériter d’une immortalité. Pervers, non ?
3 Le Jésus ressuscité est marqué par les marques de la mort. Ou méconnaissable : il ne vit que « singularisé »
4 Livre de la Genèse chapitre 3, 5 premiers versets : Parmi les bêtes sauvages que le SEIGNEUR Dieu a faites, le serpent est le plus rusé. Il demande à la femme : « Est-ce que Dieu vous a vraiment dit : “Ne mangez aucun fruit du jardin” ? » La femme répond au serpent : « Nous pouvons manger les fruits du jardin.
Mais pour l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Ne mangez pas ses fruits et n’y touchez pas ! Sinon, vous mourrez, de mort.” » Le serpent répond à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu le sait bien : le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront. Vous serez comme des dieux… »
5 De l’importance de l’accent circonflexe … Quoique… N’a-t-on pas parlé de tache originelle ?

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