Ecrire brise toute solitude

Vivre est un privilège. Il y avait tant de chances pour que jamais n’aboutisse cette millénaire hésitation moléculaire ! Mais, si vivre dépend certes de cette saga des ADN, vivre d’humanité relève aussi d’autre chose. De l’écriture : la création, c’est écrire le monde. « En premier, il y avait l’écriture« , premier verset de l’évangile selon Jean, habituellement traduit par « au commencement, il y avait le Verbe« . Le Verbe est d’abord écriture. Il grave, il découpe le mot « humain » à la surface de la terre. Pas pour le placer au centre, mais pour en faire le serviteur du poème premier.

« Écrire procède d’un ennui de soi », disait ce matin Antonine Maillet1 sur les ondes québécoises. D’une inquiétude, d’une non-suffisance. La création biblique (à ne surtout pas confondre avec une alternative au big-bang !) ne fait pas du monde une excroissance divine, pas même un débordement amoureux. Mais elle procède au contraire du refus de se suffire, du refus d’être absolu, étymologiquement du latin ab solu : par soi seul. Pour rien. La création est un poème écrit à deux mains, celle du créateur et celle de la créature. Parole première qui n’existe que d’être échange.

C’est la parole qui met Dieu au monde.

Notre retour à la myriade des poussières d’étoiles est sans doute programmé selon les lois du hasard. Mais, au-delà de ce paradoxe, notre mort relève d’autre chose : elle est comme ombre chinoise sur le drap de la création. Qui de l’absurde aléatoire a fait l’écrin du Verbe, inscrivant notre finitude sur le fond du dialogue premier. Écriture qui brise toute solitude. Qui appelle à demeurer vivant jusqu’à la mort2, en brisant sa terrifiante fatalité froide. Car, « rien ne ressemble plus à la mort que la peur qu’on en a », ajoutait la même Antonine.

Vivre d’humanité est un privilège.

Didier Fievet

1 Antonine Maillet, écrivaine acadienne qui vit présentement à Montréal et du haut de ses 91 ans pose sur le monde un regard empli d’une compassion sans complaisance.

2 Paul Ricoeur, Vivant jusqu’à la mort, Editions Le seuil.

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