Plus grand que qui, que quoi ?

Personne n’a un amour plus grand que celui de donner sa vie pour ses amis1 Jean prête ces mots à Jésus, dans nos traductions usuelles. Qui ont bien vite donné : Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis2. Ou encore : Si quelqu’un donne sa vie pour ses amis, c’est la plus grande preuve d’amour3.
Je ne suis pas sûr que ces traductions nous orientent sur le bon chemin, si c’est celui de faire du sacrifice le must4 du comportement chrétien. C’est bien sûr très flatteur de se voir ainsi, dans la resplendissante beauté du don de soi. À vouloir jouer les héros, il arrive qu’on finisse à leur ressembler, n’est-ce pas. Mais pour le bonheur de qui ?
Je ne suis pas sûr, non plus, qu’elles fassent droit au texte biblique.

Plus grand. Plus grand que qui, que quoi ? Et pourquoi vouloir être plus grand ? « Plus grand », une invitation ou un avertissement pour le lecteur ?
On pourrait aller plus loin : « personne n’a un plus grand amour, afin qu’il place sa vie au-dessus de ses amis. » Ce serait le sens que donnerait un élève de grec débutant. On y voit bien une rupture logique : serait-ce un plus grand amour, que de placer sa vie au-dessus de ses amis ?
Mais si une vérité se cachait derrière ces mots ? Si l’héroïque sacrifice était démasqué : il n’aimerait que pour être au-dessus de ceux qu’on aime ? Si le verset était une mise en garde bien plus qu’un commandement ? On objectera que la conjonction suivie du subjonctif veut parfois dire : « à savoir que ». Que « au-dessus-de »5 signifie aussi en faveur de… Soit ! Mais demeure le verbe6. Il veut dire « poser, déposer, placer, estimer, provoquer, produire, disposer, déposer pour soi, mettre dans son intérêt… » ; « donner » n’arrive qu’à la toute fin du dictionnaire : « instituer, d’où donner un nom » Décidément curieux ce verbe… on aurait pu dire, donner ou même livrer7… comme d’habitude.
Il y a des jours, où faire du grec ne nous rapproche peut-être pas de la vérité… mais au moins nous éloigne de celles qui, sous les atours de l’unanimité, se croient irréfutables. Et sont pourtant très discutables de poser le sacrifice comme le couronnement.

Didier Fievet

1 Jean 15:13 , le grec mérite le détour Μείζονα ταύτης ἀγάπην οὐδεὶς ἔχει, ἵνα τις τὴν ψυχὴν αὐτοῦ θῇ ὑπὲρ τῶν φίλων αὐτοῦ.
2 Nouvelle bible en français courant
3 Bible Parole de vie.
4 Anglicisme qui signifie l’incontournable devenue injonction et apothéose (j’emploie le mot à dessein !)
5 ὑπέρ : au dessus-de, mais aussi : pour, en faveur de
6 Τίθημι, au subjonctif Θῇ.
7 Δίδωμι ou Παρα-δίδωμι

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