L’éternité, une découverte à faire

On passe son temps à compléter1 notre vie. Comme s’il s’agissait d’un formulaire à remplir, sans oublier aucune case2. Car, c’est vrai, je ne serai jamais tout ce que j’avais rêvé d’être. Ne serait-ce que parce que mes rêves sont trop nombreux : randonner à cheval sur le pont d’une goélette sous le ciel de l’arctique au coin de la cheminée à l’ombre d’une tente de bédouins… Et j’en passe !
L’impasse de la mort est à sens unique. Les religions prétendent souvent que le cul-de-sac débouche sur une autre impasse qu’elles appellent éternité ; on n’en revient pas ! C’est un bon moyen de censurer et de contrôler faits et gestes du bon peuple. Les religions ont toujours à voir avec le pouvoir.

Ce matin, au décours d’une lecture, j’entends tout autre chose : « La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le vrai Dieu et qu’ils connaissent Celui que tu as envoyé3« .
En termes religieux, ça sonne comme une guerre des dieux4. Vrais ou faux ? À l’image des publicités qui vous assaillent à l’aéroport de Rome : quelle sera la meilleure, la plus rapide, la plus confortable, la plus accessible, la moins chère des navettes pour se rendre au Colisée ? Les religions prétendent être la meilleure navette vers l’au-delà5.
Mais, en termes d’humanité, la phrase de Jean est bien autre chose, rien moins qu’un renversement de la temporalité, l’éternité n’est pas le prolongement infini du temps. Mais une découverte à faire : ce que les religions appellent Dieu prend les traits d’un homme qui va mourir. Il nous offre de donner vie à sa parole. En donnant chair à ses mots. C’est-à-dire en vivant non plus face à la mort, mais face à la vie. Ça s’appelle un retournement. En hébreu comme en grec, et on a pris l’habitude de le traduire par conversion. Pas à une religion, mais à la vie qui vient.
Ce que j’ai sous les yeux, ce n’est plus le poids du passé, ses bonheurs qui se sont évanouis, ses ratés qui nous tatouent, mais la vie qui vient. Libérée du poids des mérites. Plus besoin de navettes, plus de douane au fond du cul-de-sac ! Mais le désir qui toujours renaît.

Didier Fievet

1 En Amérique du Nord, en anglais comme en français, le mot compléter signifie souvent achever, mener à terme.
2 Refrain de l’Internationale de toutes les administrations !
3 chapitre 17, verset 3
4 Pour éviter le conflit, l’inter-religieux est trop souvent à mon goût un libre-échange des idoles. Rien d’étonnant dans un monde ultra-libéral, fondé sur le résultat. On additionne tous les bienfaits des unes et des autres, et ça se vend très bien sur le marché du spirituel.
5 Pourtant, Bouddha comme Jésus nous ouvrent un « à rebours » de l’impasse. Le Bouddha en brisant la fatalité du samsara, Jésus en nous affranchissant de devoir gagner une belle épitaphe, au cimetière ou au ciel. L’un et l’autre nous libèrent du religieux.

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