La vraie vocation vient de Dieu seul

Jons Ehrenreich Jeromine est issu d’un milieu très pauvre. Il a fait la première guerre mondiale, a vu des amis mourir et a rencontré Tobie, un pasteur. Celui-ci est en poste dans une paroisse de mineurs couverte de poussière. Son église n’est plus fréquentée que par les femmes et les enfants. Il attend que Dieu l’emmène là où IL veut.
Jons, après ses études, est allé le retrouver. Ils prennent congé sur le quai de la gare.

Lorsqu’ils furent sur le quai de la gare, Jons saisit le bras de Tobie. « Tu estimais autrefois, dit-il, qu’il te fallait aller là où Dieu était le plus menacé. Mais ici il n’est plus menacé ; pour les hommes d’ici il est devenu poussière, il s’est dissous. . .
– Il a son plan, Jons, dit doucement Tobie. Comme le dit ton docteur1, je ne sais pas encore ce que ce sera, mais il a son plan.</span
– Et s’il se proposait de t’amener à Sowirog2, que ferais-tu, Tobie ?
– Je viendrais … bien sûr que je viendrais, Jons. Non pas pour toi – pardonne-moi de parler ainsi – mais pour Lui. . .
– Nous avons un “pasteur défunt” sur le tertre de l’égIise, Tobie, et cela depuis de nombreuses années ; mais nous n’avons pas encore d’église.
– Cela ne fait rien, Jons. Il n’est écrit nul part que Dieu veut une église. Il ne veut que son royaume, le royaume de Dieu. La plupart des pasteurs pensent qu’ils ont besoin d’une église, mais il n’en est pas ainsi. On les appelle ou on les envoie en telle ou telle paroisse, selon l’expression courante. Mais la vraie vocation, Jons, la vraie vocation vient de Dieu seul »


Ernst Wiechert, « Les enfants Jeromine », paru en Allemagne en 1945. (Extrait issu de : Ed. Le livre de poche, coll. Biblio, p.848)

Ce texte me parle particulièrement en ces temps de confinement / déconfinement où la communauté ne peut pas se réunir dans le Temple.
Nous sommes en présence de deux personnages.
– L’un, Jons, est un médecin issu du peuple. Il est attaché à une vie d’Eglise dans une église (bâtiment). Il en a besoin d’où sa réaction « on n’a plus d’église depuis longtemps »
– L’autre est pasteur et est prêt à accepter une Eglise sans bâtiment parce que, pour lui, il est appelé au service de l’Eglise universelle

Curieux paradoxe dans lequel celui qui n’est pas théologien est attaché aux murs comme une référence rassurante et comme un lieu de prière et de ressourcement communautaire et dans lequel le théologien indique que l’Eglise dépasse largement le bâtiment et est prêt à vivre « une sorte d’aventure » avec les croyants.

Et c’est bien à cela que je suis sensible ! Les deux personnages représentent deux faces d’une même médaille, deux dimensions de l’Eglise. Il ne s’agit surtout pas de dire qu’il y a une vie à l’intérieur de l’Eglise et une vie à l’extérieur comme si la vie pouvait se séparer, et, encore moins, que le bâtiment est inutile et que l’on peut s’en passer. Encore que l’on arriverait à trouver d’autres lieux pour se réunir ! La relation entre les deux est infiniment plus complexe et profonde. La vie de l’Eglise est pour moi à la fois ce que nous vivons personnellement et collectivement quand nous nous rencontrons au Temple et ce que nous sommes amenés à témoigner (dire et faire) dans nos vies personnelles et collectives.
Autrement dit, n’oublions pas l’importance des rencontres au Temple quand nous ne pouvons nous y rendre, mais lorsque nous nous y retrouverons, il ne faudra pas oublier non plus que l’Eglise dépasse les murs du Temple et qu’elle est largement ouverte sur le monde.

Pierre Hachet


1. Ce vieux docteur l’a pris en amitié pendant les études de Jons.
2. Sowirog : village aux frontières orientales de l’Allemagne, entre lac, bois et tourbières où la vie est simple et laborieuse, illuminée par la Bible

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